Il était beau. Le visage mat du jeune homme avait une finesse toute féminine. Ses longues mains voletaient dans les airs. Il avait un sourire gentiment moqueur et des yeux bleu clairs qui ne disaient que la douceur. Je ne pouvais détacher mon regard de lui. J'espérais avoir un sourire. Il s'est mis à parler à son ami. Et toute la laideur du monde était dans sa bouche. S'en écoulait un flot nauséabond qui décrivait un monde sans aucun respect des autres – des femmes; surtout.
J'ai pensé « quel dommage » et m'en suis un peu voulu. Quelle idiotie de se dire que les belles personnes devraient être de belles âmes.

Une chose plus étrange s'est produite quelques heures plus tard. Une jeune fille, agréable à regarder, mangeaient des sablés. Des gâteaux bien beurrés, bien sucrés, d'une marque que j'apprécie. Elle se concentrait sur chaque petit rond extrait précautionneusement du paquet. Je me suis sentie proche d'elle. Nous aimions les mêmes choses, nous mangions de la même manière : nous pouvions donc être amies. Son téléphone a sonné. Sa voix était exaspérante et nasillarde. Elle avait cette façon d'étirer les syllabes comme si rien n'avait plus d'importance que le ragot ainsi souligné. Je suis une vraie bourgeoise-coincée-du-langage et je ne supporte pas ces intonations.
Je n'ai pas compris, pas pu admettre. Mon monde accepte que les gens beaux soient laids. Pas que ceux qui aiment manger – et bien manger – le soient.

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Alors peut-être que travailler dans ce domaine est idiot. Je souffrirais de voir que ceux qui cuisinent divinement et ceux qui vont déguster ces nectars et cet ambroisie, ne sont pas des héros ou des saints.
Pour l'instant je ne regrette rien. Le premier livre – un vrai livre, un beau livre – auquel j'ai participé est presque fini. (Je vous en ai déjà parlé. Le 2 avril, passez le feuilleter dans une librairie...). J'ai admiré les belles photos de Richard Haughton. J'ai écouté les beaux mots de Chihiro. J'ai goûté les beaux plats de Kei. Je me suis dit que tant que les humains font de belles choses, je peux pardonner beaucoup.
Heureusement, j'ai réalisé quelques recettes de ce livre avant de déguster les « vraies ». Maintenant, je n'oserais plus. Pourtant ce risotto était si bon que ma mère m'a aussitôt demandé la recette.

Nous étions trois : J'ai coupé le vert de trois oignons nouveaux et je les ai fait cuire à feu très-très doux dans une poêle, avec du beurre, du sel et du sucre. Ils sont devenus un peu tendre et je les ai alors tranché en deux pour faire caraméliser, à couvert, leur face coupée.
Je n'avais pas le bon vin – du Barolo – mais une demi-bouteille de Bordeaux. J'en ai utilisé la moitié, mélangée à du sucre, pour réaliser une réduction de vin. Presque un confit, en fait.
Le reste du vin m'a servi a déglacer le riz arborio que j'avais nacré après avoir fait suer un oignon émincé. Après, il fallait juste faire un risotto en ajoutant le bouillon chaud louche après louche et du parmesan, à la fin.
Dans l'assiette : deux belles cuillères de riz; deux moitiés d'oignon, une tranche de noix de bœuf séchée et un filet de réduction de vin rouge. Et du plaisir (en plus, mes convives étaient beaux).

 

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